A la Belle Epoque : les femmes qui travaillent

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Les femmes qui travaillent ? Là aussi l’image se transforme. Une progression spectaculaire : celle du nombre des femmes actives entre 1866 et 1871.

La proportion passe de 30.06% à 30,07% pour l’ensemble des professions et de 34,09% à 35,8% pour les professions non-agricoles.

Comment expliquer cette augmentation? En ce qui concerne le commerce ou les bureaux, elle est due à l’expansion commerciale et au développement de l’instruction des femmes.
Mais l’industrie, pendant la même période, fait appel à un nombre de femmes qui augmente de près d’un million d’unités. En 1891, une statistique publiée par le journal conservateur « Le soleil » donne les chiffres que voici concernant les femmes au travail :

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  •  – Mines, grande industrie, manufacture  : 468 773
  •  – Petite industrie : 881 662
  •  – Travaux agricoles : 1 244 965

Pour le premier poste, les femmes représentent 36 % du total, pour le second 44 %, pour le troisième 29 %.b965fc0b68c8c53785d279e335f5ceb9

La féminisation du travail s’étend également au commerce et à l’administration. En 1891, sur 22 700 employées des postes et télégraphes, on dénombre 9 000 receveuses et à peu près autant de demoiselles « hors cadre » qui gagnent 800 à 1 800 francs par an .

Alors qu’un homme occupant le même poste est payé de 1 200 à 4000 francs par an.
A propos des demoiselles des postes, Fernand Pelloutier, enquêteur à l’office du travail observe : » Ce système résout d’ailleurs si heureusement le problème budgétaire qu’au commencement de 1894 l’administration décidait de féminiser la moitié des bureaux de Paris »…pttes-990

Voilà une fois de plus la grande question posée : celle des salaires.

Dans l’industrie la moyenne du salaire journalier, pour le département de la Seine, entre 1891 et 1893, est de 6.15 francs pour les hommes et de 3 francs pour les femmes. Pour les autres départements elle est de 3.90 francs pour les hommes et de 2.10 francs pour les femmes.

Ces chiffres font apparaître une augmentation du salaire féminin, par rapport au Second Empire, légèrement supérieur à celle des salaires masculins. Mais il faut tenir compte du fait que la dernière enquête ne porte pas sur les travailleurs à domicile et  parmi eux nombreuses sont les femmes pour lesquels le salaire n’a nullement augmenté. Au reste, les enquêteurs de l’Office du travail font état d’une notable augmentation du coût de la nourriture et des loisirs.

Il serait lassant de multiplier les exemples. Dans une fabrique d’agrafes métalliques, les hommes ne touchent que 4.65 francs. Le rapport Pelloutier précise tout cela.

Quant aux conditions de travail, elles restent impitoyables. Les demoiselles téléphonistes travaillent, pour huit cents francs par an, dans des salles hermétiquement closes où, pendant l’été, la température dépasse 30 degrés. Le rapport Pelloutier signale : « Elles restent debout pendant dix heures, exposées ainsi aux désordres génitaux les plus graves, ont presque constamment le transmetteur à la bouche, le récepteur à l’oreille, et n’interrompant celle occupation que pour manœuvrer les jack-kuives (conjoncteurs) ou relever les annonciateurs. D’une pareille tâche, que retirent-elles ? Des affectations nerveuses, des troubles circulatoires et de l’appareil respiratoire ». On constate en moyenne 10% de malades.

Et les demoiselles de magasins ! Parfois de 8 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir, elles restent debout, sans avoir droit au siège si longtemps réclamé et qu’elles n’obtiendront que par une loi appliquée en 1901. A la moindre peccadille elles sont punies de lourdes amendes. Non seulement elles doivent déployer des trésors de patience pour satisfaire une clientèle exigente, parfois insolente, mais elles sont exposées aux vexations et à des humiliations de leurs chefs quand ce n’est pas -dit toujours le rapport Pelloutier-de leurs  » assiduités » et à leurs « propos flétrissants ». Avec la guelte (*), elles ne gagnent guère que 150 à 200 francs par mois. Naturellement, les peuvent être renvoyées séance tenante sans garantie ni indemnité.

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Des privilégiées, pourtant, les demoiselles des PTT ou les demoiselles de magasin, en comparaison du sort réservé aux casseuses de sucre, par exemple. Elles travaillent pendant dix heures , sans relâche, pour 2.50 à 2.70 francs.

Durant dix heures, courbées sous le cassoir métallique, elles poussent les lingots de sucre sur la scie. « Priez l’une d’elles de vous montrez sa main. Les ongles sont à demi rongés. L’extrémité du doigt présente un méplat produit par l’usure de la chair… Quelquefois ce ne sera plus le doigt que vous verrez, mais un moignon sanglant que l’ouvrière recouvre d’un linge, non pas tant pour moins souffrir que pour ne pas tâcher le sucre qu’elle manipule. La malheureuse n’a même pas la ressource d’une callosité protectrice : le sucre gratte tout ».

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L’humanisation des conditions de travail de la Belle Epoque, personne n’y songe. Les ouvrières sont exposées à des intoxications par le nitrate d’argent dans les miroiteries, par la nicotine dans les manufactues de tabac, par la litharge chez les typographes, par les sels de plomb. En trois ans, leur compte est réglé. Le patron éviterait quarante huit assassinats en replaçant le sel de plomb par le sel de zinc, mais il perdrait 8.5% de ses bébéfices. Il n’hésite pas ».

Ces femmes scandaleusement mal payées et traitées, les employeurs reconnaissent qu’elles font du meilleur travail que les hommes. Pour charger les betteraves, « elles sont plus habiles, plus souples que les hommes, résistent mieux à la boue et à la pluie » ; dans les filatures, on s’inquiète de l’interdiction du travail de nuit pour les ouvrières (loi qui sera votée le 2 novembre 1899 mais très mal appliquée) : « Si les femmes ne travaillent plus la nuit, elles ne pourront être remplacées par les hommes, ces derniers n’ayant pas les doigts assez souples « , déclare un filateur de Tourcoing.Manufacture-Braquenie-3

La tuberculose guette souvent ces femmes. La mortalité ouvrière féminine dépasse de beaucoup celle des ouvriers : 156 femmes pour 100 hommes dans la totalité des fabriques . Quand ces ouvrières mettent des enfants au monde, ce sont en général de petits êtres débiles. Un grand nombre meurent avant l’âge d’un an.
Comment peut subsister une ouvrière si elle est seule ? Le petit Parisien publie les dépenses quotidiennes d’une chemisière qui gagne deux francs par jour : 1 livre de pain : 0,20francs. Le matin : lait : 0,10 francs. A midi : une côtelette : 0,25 francs. vin : 0,10 francs, charbon 0,05 francs, légumes 0,10 francs, beurre  0,10 francs. On abouti à un total de 90 centimes. Le reste 1.10 francs sera pour le loyer l’habillement les transports.

Le logement ? Il ne s’est pas amélioré depuis cinquante ans. De grandes artères ont été ouvertes suite aux percées d’Haussmann et aux « grands travaux », des îlots insalubres détruits et remplacés par des immeubles confortables, notamment à Charonne, à Menilmontant, et Belleville.eugc3a8ne-atget-cour-178-avenue-de-choisy-1913

Mais de ces améliorations effectuées en principe à son profit, l’ouvrier ne peut profiter car le loyers des beaux immeubles sont trop chers. Il est donc une fois de plus relégué dans ces cités ouvrières dont la seule description nous atterre.

Jean Richepin a exploré l’une de ces rues : La rue  Jeanne d’Arc aux Gobelins. Il y a là près de quinze cents logements , lisons son récit : « et celui qui les a fait construire est, parait il un philanthrope. Eh  bien ! C’est du propre la philanthropie ! Entrons dans les maisons ; sombres, gluants d’humidité et de crasse qui se mêlent et font pâte, les corridors semblent des entrées de souterrains ou plutôt des fosses d’aisances. L’ammoniaque, les gaz sulfhydrique, la vidange s’y épanouissent comme au-dessus d’un dépotoir. Les caves, en effet, sont inondées de débordements, grâce au mauvais état des tuyaux crevés et des réservoirs bondés. Le courage manque pour monter les escaliers et on se hâtent pour sortir du corridor. A la fin de la visite, l’on emporte dans ses habits cette nauséabonde parfumerie qui s’agrippe à l’étoffe, l’imprègne et vous pique les yeux et le nez…

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Dire que c’est cela que respirent les habitants de la Cité ! Et ils sont une charibotée, les malheureux ! Pêle-mêle, d’ailleurs, dans ces prétendus logements philanthropiques, des familles entières dans une même chambre avec une seule fenêtre prenant jour sur un plomb . Aussi faut il voir les mines blêmes des gosses. Ils grouillent là-dedans comme des asticots, nus et blancs : d’un blanc sale. Les adultes semblent des vieux. Le rachitisme, le scrofule poussent à gogo sur ces chairs quasi  putrides en naissant. On dirait que tout ce monde a dans les veines, au lieu du sang : du pus… »

Voudrait-on que ces ouvrières dans de telles conditions se révèlent aussi des modèles de moralité ?  De nombreux témoignages signalent dans le milieu ouvrier l’existence d’une prostitution clandestine nombreuse. Parfois, celle-ci est encouragée par l’employeur. Pour livrer le linge on engage plus facilement de jolies filles. Pour porter à domicile les cartons à chapeaux ou les robes, on utilise les trottins (*) en général âgées de quatorze à dix sept ans. Cent dessins ou caricatures nous ont montré les vieux marcheurs suivant intrépidement  des trottins sur l’asphalte parisien. Et les trottins ne disent pas toujours non. A l’atelier, ou dit « qu’elles ont un monsieur ».

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Dans ce monde du travail féminin, voici tout à coup une cohorte énorme dont parlent rarement les sociologues: les domestiques.
En 1906, 760 000 femmes sont domestiques. Ici au point de vue des salaires, nous touchons des records. En 1896, une femme de chambre gagne 40 à 70 dix francs par mois, une cuisinière de 50 à 75 francs, une bonne d’enfants de 35 à 50 francs, une bonne à tout faire, les plus nombreuses, de 20 à 40 francs, logées blanchies !

Naturellement, pour toutes ces « employés de maison » avant la lettre , il n’est pas question de vacances.

 

(*) Guelte : commission sur vente

(*) Trottin : petite ouvrière qui fait les courses

 

La Bourgeoise à la Belle Epoque

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Qu’elles soient grandes, moyennes ou petites, elles ont des reflexes en commun.

Ce qui compte pour elle  : c’est la famille et la maison. Les pièces de théâtre dites de « boulevard », qui se jouent justement d’où le surnom, sur le grands boulevards parisiens les mettent en scène bien plus souvent que les grisettes.

Les Feydau, les Labiche s’amusent de leurs idées de grandeurs et de leur vie de maîtresse de maison.

Le mari gagne de l’argent, la femme en dépense le moins possible et veille à le dépenser à bon escient. Elle  est en général mariée sous le régime de la Communauté réduite aux acquêts. A part les femmes de la toute petite bourgeoisie et la boutiquière, elles ne travaillent pas. Elles sont d’ailleurs dédaigneuse des femmes qui travaillent disant qu’elles sentent « la boutique ».

L’éducation des enfants est son domaine. Elle en a trois au maximum. Parfois, elle est secondée par une bonne venue de la campagne, car on laisse les nurses anglaises à l’aristocratie.

La tâche impérative : faire des visites.

Une bourgeoise ne peut y manquer sans être quasi mise au ban de la société. Dès trois heures de l’après-midi, la bourgeoise se prépare. Elle connaît les jours de ses amies. Et elle dresse sa liste en conséquence. Le plus souvent, elle n’a pas de voiture.

Elle fera donc ses visites à pied, en omnibus, en tramway, voir en métro dont les premières lignes viennent de s’ouvrir.

1Busmn_guich1905(Mon arrière-grand mère me disait que les messieurs aimaient bien que les dames montent à l’étage, car alors, elles étaient obligées de lever légèrement leurs jupes et les messieurs pouvaient alors évaluer la finesse de la cheville !!)

Voyons-là avec ses bottines boutonnées, plumes et fleurs au chapeau, la jupe balayant le sol, le réticule à la main, le parapluie ou l’en-cas sous le bras ». Une bourgeoise est fière quand elle fait plusieurs visites dans l’après-midi et échange des propos définitifs avec d’autres dames.vic3

La bourgeoisie doit également donner des dîners : trois ou quatre « grands » par an. On y mange copieusement, et la Bourgeoise s’est occupée de tout plusieurs jours à l’avance.

Les dames invitées devront venir quelques jours plus tard à domicile remercier leur hôtesse

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La Belle Epoque et la femme du monde

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La française de la Belle Epoque n’a toujours pas aplani les anciennes barrières sociales.

La société se compose toujours de plusieurs mondes dont les façons de vivre et de penser parfois ne se croise jamais.

Au sommet de la pyramide sociale nous rencontrons tout naturellement la femme du monde, qui garde les privilèges de son rang alors que la société de  » l’industrialisation » tend vers une structure sociale plus « moderne » et un brassage des origines. Bien que l’on assiste à un changement de temps, seule la guerre mettra un terme à la vie quelque peu désuette que continue de vivre cette partie de la population sur le mode des siècles passés.

Mille ou mille deux cents familles, de plus en plus souvent alliées avec des financiers, des industriels, Américains, Israélites passent l’hiver dans leur hôtel de Paris et l’été dans leur château. Les gens du monde déploient un faste de bon goût, sans vaine ostentation.

Les hôtels particuliers se dressaient entourés d’immenses jardins, dans les rues de la Boetie, la rue de Baume, les Champs Elysées, la rue Montaigne etc…

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Dans la rue de la Boétie, au milieu des frondaisons s’élevait comme un petit château avec deux pavillons, la demeure des de Broglie, à côté la demeure des Ségur possédait un jardin encore plus grand. Tout autour des jardins s’élevaient  des demeures paisibles. La grande maison pleine de meubles anciens, était peuplée des souvenirs du Général de Ségur qui l’avait acheté à Madame de Lafayette, celle-ci l’avait habitée jusqu’au moment où après les cent jours, elle était partie pour faire évader son mari.

Partout des domestiques.

Au pied des escaliers, dans les vestibules, un laquais en livrée bleue et jaune. Les jours de réception, il porte culotte et bas de soie, souliers à boucles et gants blancs. Il reste posté là de 1 heure de l’après-midi à 8 heures du soir. Il n’avait pratiquement rien à faire, car il venait peu de visiteur. Comme il y avait deux perrons et deux vestibules.. Il y avait aussi deux hommes immobilisés chaque jour.

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A midi moins cinq, la famille se réunit dans le grand salon en rotonde du rez-de-chaussée. Au douzième coup de midi, le maitre d’hôtel ouvre la porte à deux battants, on passe en cortège à la salle-à-manger.

C’est à la maîtresse de maison que revient le privilège exclusif d’écrire le menu.

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Des repas qui nous laissent étonnés : matin et soir, sept ou huit plats étaient prévus. Presque toujours du gibier, envoyé par les gardes-chasse de Normandie ou d’Anjou. Toujours un plat de viande et un autre de volaille (mon arrière grand-mère disait : si l’on choisit une viande rouge pour le midi on prévoit une viande blanche pour le soir et vise et versa !).

Une infinité d’entremets : « Je pouvais manger de tout sans aucune surveillance, pourvu que je me tasse et que je me tienne droite on ne me faisait aucune observation » disait Mademoiselle de Broglie toute petite fille. A ces déjeuners les conversations allaient bon train chez les grandes personnes, la politique, la littérature, l’art… mais surtout la politique. Tout y passait. La fusion monarchique, le drapeau blanc, le boulangisme et bien sûr, l’affaire Dreyfus.

Le matin vers 11 heures, la promenade des enfants avec leur nurse a lieu dans les rues avoisinantes, les champs Elysées. Après le déjeuner, les nurses souvent anglaises conduisent les enfants dans les landaus tirés par deux chevaux, jusqu’à Bagatelle, où ils retrouvent des petits enfants du même monde avec qui ils jouent.

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Vers cinq heures, après la promenade et le goûter, la nurse fait revêtir à une petite fille par exemple en hiver « une robe de velours rouge-cerise ou bleu-roi et en été une robe de Broderie anglaise. Les robes  viennent de chez Marindas, la couturière pour enfants, qui alors à la mode avait une nombreuse clientèle. « Puis on me passait autour de la taille une ceinture de ruban écossais aux couleurs les plus vives. Cette ceinture large de quarante centimètres artistement drapée, formait dans le dos un immense nœud qui dépassait les épaules et dont les pans trainaient presque jusqu’à la terre, les cheveux sont tenus par un autre nœud dont les pans tombent jusqu’à la taille. »

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Avant de dîner les enfants vont embrasser leur mère, lorsque celle-ci était disponible pour les plus mondaines, les plus maternelles trouvent toujours un moment pour aller leur souhaiter « bonne nuit » de jolis baisers sur le front, laissant dans les chambres un effluve de parfum et  de douceur de soie.

Le cliché de la noble dame allongée sur une chaise longue entourée de châles et de coussins qui rédige son courrier a souvent été pastiché au cinéma.  Toujours rentrée avant le crépuscule, c’est-à-dire en hiver avant quatre heures. L’après-midi, elle ne sort jamais sans un grand valet de pied en livrée, affublé d’un haut-de-forme et d’une longue redingote qui lui tombe jusqu’aux talons.

Si sa maîtresse veut faire quelque pas au bois de Boulogne ou aux Champs Elysées, il doit la suivre, respectueusement, mais de loin. Elle entrait rarement dans un magasin. Cela n’était pas bien. Tous les fournisseurs venaient à domicile.

Après le Grand-Prix, donc vers la fin de juin, la famille tout entière émigre à Dieppe où il était séant d’avoir une villa.

Pour le voyage on emporte plusieurs paniers de provisions et des couverts pliants d’étain, des timbales qui s’aplatissent comme des chapeaux claque, des flacons de sels, d’eau de Cologne, d’alcool de menthe, d’éventails, des châles, des petits coussins en caoutchouc. On revient de ses terres que vers la fin de l’année.

Le premier mois de l’année c’est la « petite saison » c’est-à-dire peuplée de dîners intimes. Après Pâques commence la « grande saison ». Il faut de la santé pour y faire face. La femme du monde est sur pied à 10 heures du matin. Elle va chez ses fournisseurs ou chevaucher au Bois, ou simplement marcher dans les contre-allée des Acacias. Pour les jeunes femmes, le tailleur est de rigueur, et une voilette à pois. On rentre chez soi changer de toilette. Les dames doivent revêtir leur robe d’après-midi. Déjà la mode change deux fois par an. En tous cas toujours beaucoup de rubans, beaucoup de ruchers. Peu à peu les chapeaux sont devenus immenses, ils s’étagent en une curieuse architecture d’oiseaux empaillés, de fleurs et de fruits.

Après 1911, on verra renaître les turbans et les chapeaux cloches.

Beaucoup de mariages se concluent durant la grande saison. A midi on court au déjeuner qui se prend chez des amis, car on se rend visite avec une sorte de frénésie,  à moins, naturellement que ce jour là on ne reçoive.

L’après-midi ? Essayages, expositions, ventes de charité. Une dame du monde doit rentrer tôt chez elle. Bien sûr, il y a celle qui préfèrent le fameux « cinq à sept » de la Belle Epoque.

Mais surveillées comme elles le sont, il leur faut pour y réussir une ingéniosité et une intrépidité assez peur communes.
Dans certains hôtels, les dames du monde tiennent salon. Ils ne ressemblent guère à ceux des siècles passés. On ne s’y mêle ni de politique ni de littérature. On est entre soi.

Ce sont par exemples les « mardi » de la duchesse de Rohan, les « dimanches » de la duchesse de Camastra et de la comtesse de Martel, qui signe Gyp de charmants petits romans dont « le Mariage de Chiffon » (adapté au cinéma avec Odette Joyeux dans le rôle de Chiffon). (Nous en avons un exemplaire dans notre bibliothèque) le_mariage_de_chiffon02352_005

Autres salons, ceux de la Comtesse de Polignac qui est américaine. Les salons de la comtesse d’Haussouville, de la comtesse Anna de Noailles, de la princesse Edmond de Polignac. Les salons de la comtesse Gabriel de la Rochefoucauld, de la duchesse de Clermont-Tonnerre. Mais tous sont éclipsés par celui de la comtesse Greffulhe, née Caraman-Chimay.

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Tous les lecteurs de Proust connaissent la comtesse Greffulhe. Personne n’ignore qu’elle servit de modèle à la princesse de Guermantes. Impressionnante, sa beauté, toute sa démarche, la façon dont elle renverse son « col de cygne », dont elle regarde, dont elle sourit, évoque ce que nul n’apprendra jamais et qu’elle a trouvé au berceau : la race.

Décidément les fées l’ont comblée : son intelligence égale sa beauté et son esprit.

En art, son opinion est un verdict. Elle a imposé Debussy à Paris, Richard Stauss et Stravinsky. Elle a « sortis » les frêres Perret (Auguste et Gustave) qui grâce à elle, sont devenus les grands architectes du siècle. C’est chez elle qu’on a entendu Carouso et Fédor Chaliapine.

Le snobisme mondain participe au renouvellement des façons de voir et de sentir qui se dessine en France à partir de 1906.

Certaines de ces grandes dames ont un esprit mordant, aceré, que l’on redoute : la Princesse Amédée de Broglie, la Duchesse de Clermont-Tonnerre, la Princesse Lucien Murat. Périodiquement, ces grandes dames offrent des réceptions et des bals. On en parle un mois à l’avance et un mois après. Aujourd’hui encore, les gens se souviennent du bal persan organisé en 1912 par la comtesse de Chabrillan, ou du bal des pierreries chez la duchesse Charles de Broglie.

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Finie la « grande saison ». Ces dames respirent. Elle s’en vont à Dinard, à Deauville, à Trouville, à Cabourg. Certaines se baignent. Des cabines tirées par des chevaux les conduisent jusque dans la mer. Là, par une petite échelle, elles descendent dans l’eau avec leur culotte bouffante sur quoi retombe une petite jupe. Leurs cheveux, elles les cachent sous des foulards. Naturellement, elle ne nagent pas. Elles font trempette. En 1912, on verra paraître, même dans la bonne société, le maillot ajusté. La majorité s’en offusquera.

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Dès qu’elles sortent, une femme de chambre les enveloppe dans un vaste peignoir. En septembre on quitte les plages et l’on repart pour son château.

Beaucoup de ces dames n’imaginent même pas qu’il puisse y avoir d’autre vie.

Mais beaucoup de françaises n’imaginent même pas qu’une telle vie puisse exister…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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